jeudi 14 juin 2007
La nouvelle bataille des valeurs par Dominique Strauss-Kahn
Pour conclure cette série de réflexions dans « le Nouvel Observateur », je voudrais dire quelques mots des valeurs qui peuvent guider la gauche aujourd'hui. Nous critiquons le monde tel qu'il est et nous voulons le transformer, mais nous ne pourrons le faire qu'en sachant ce que nous voudrions qu'il soit. Le socialisme du réel ne peut se passer de l'idéal d'une société juste. Les Français exigent des partis des réponses concrètes aux problèmes de leur vie quotidienne, mais ils cherchent également dans le discours politique une représentation de ce qu'ils font et peuvent faire ensemble. De ce point de vue, nous n'avons pas perdu en ce début d'année 2007 la seule bataille des projets économiques et sociaux. En laissant Nicolas Sarkozy imposer sa vision de la nation, de l'ordre, du travail, du mérite, nous avons aussi perdu la bataille des valeurs, faute de l'avoir livrée avec nos armes. Il y a, bien sûr, au coeur de la gauche, une aspiration qui traverse les époques : une soif de justice et de liberté, une révolte contre la fatalité, les privilèges et la domination, un humanisme fondamental qui conduit à reconnaître en chaque homme un alter ego. Née des Lumières, elle a été portée par la Révolution française puis par le mouvement socialiste dont nous sommes les héritiers. Elle nous survivra. Mais cette aspiration ne suffit pas à nous définir. Les valeurs elles-mêmes ne sont pas épargnées par le mouvement du réel et de l'Histoire. La gauche est une conscience collective qui cherche sa voie à travers des expériences successives. Nous avançons, nous tâtonnons, nous inventons des modèles ; et à chaque époque nouvelle, nous devons tirer de ce que nous avons appris de nos succès, de nos erreurs et de nos oublis aussi les leçons qui nous permettront de reformuler notre vision du monde.
La liberté ordonnée
Les
années 1960 et 1970 nous ont légué une cohérence marxiste et libertaire
: alors que les libertés économiques étaient suspectes, les libertés
individuelles se trouvèrent sacralisées. Cet héritage demeure notre
socle. Face à l'insécurité économique, aux dégâts écologiques, aux
inégalités sociales qu'il engendre, nous persistons à vouloir réguler
le capitalisme. Contrairement aux libéraux, qui veulent « libérer » le
marché de toutes ses entraves, nous continuons de penser, en
sociaux-démocrates, qu'il faut organiser la tension entre le capital et
le travail. Aussi nous efforçons-nous d'encadrer le fonctionnement du
marché. Mais, parallèlement, nous avons progressivement reconnu que la
liberté d'entreprendre était source d'efficacité économique et
créatrice de richesse. De notre capacité à convaincre de la cohérence
de ces deux affirmations - la nécessaire régulation du capitalisme et
la nécessaire promotion des entrepreneurs - dépend, pour une bonne
part, l'avenir de la gauche. Il nous faut de même concilier la loi et
l'ordre. Frappée d'hémiplégie, la gauche a longtemps négligé la
répression, confiant à la seule prévention le soin de garantir la
sécurité. Une pathologie symétrique conduit aujourd'hui la droite à
tout miser sur la répression. Sanctionner sans faiblesse les atteintes
à la loi après avoir mis en oeuvre les moyens permettant d'éviter la
multiplication des infractions : telle est la voie que doit emprunter
un socialisme du réel. Le moment est venu d'entériner cette évolution
idéologique. Pour traduire ce double rééquilibrage - de la liberté et
de la responsabilité, des droits et des devoirs -, j'aime à parler de
liberté ordonnée. Les batailles sémantiques et symboliques sont des
batailles politiques ; à l'heure où la droite engage une offensive
caricaturale contre l'esprit de Mai-68, je crois important de montrer
que la gauche est capable de faire bouger les lignes sans pour autant
céder en rien, ni dans les mots ni dans les propositions, à l'idéologie
de ses adversaires.
L'égalité réelle
Poser
en principe que les seules inégalités sociales et économiques
acceptables sont celles qui bénéficient aux membres les plus
défavorisés de la société, c'est donner un contenu concret à l'égalité.
Il ne s'agit pas d'éliminer les différences « naturelles », même si
l'on sait à quel point elles sont socialement et familialement
conditionnées. L'égalitarisme niveleur, qui est par exemple à l'origine
d'utopies scolaires comme celle du « collège unique », refuse aux plus
mal lotis ( promus de classe en classe à l'ancienneté ) l'opportunité
de progresser selon des rythmes et des méthodes adaptés à leurs
capacités réelles. Parce qu'il bride les talents des plus doués, cet
égalitarisme est responsable d'une seconde injustice à l'endroit des
moins favorisés : les chances qu'ont ces derniers de bénéficier un jour
du fruit des efforts des premiers en sont diminuées. La justice ne
consiste pas à nier ou à entraver les talents au prétexte de leur
répartition arbitraire, mais à les faire contribuer à l'amélioration
des perspectives des membres les moins bien dotés de la société. La
conception sociale-démocrate de la République, ce n'est donc pas
l'égalitarisme niveleur. Mais ce n'est pas davantage l'ouverture d'une
course inégale à la domination telle que la prône Nicolas Sarkozy,
lequel semble faire sienne la formule de Hayek : « A ceux qui ont, l'on
donnera. » Ma conception, c'est celle de la mutualisation des talents :
nous devons les regarder comme des atouts collectifs et nous considérer
mutuellement comme les bénéficiaires des avantages résultant de leur
épanouissement. Il n'y a rien de choquant à prétendre que l'activité
collective de la société est mieux à même que l'égoïsme individuel de
soutenir nos efforts, de susciter notre contribution, et de rendre
réalisable ce dont nous sommes capables.
La fraternité laïque
A
la fragmentation du salariat qui érode le sentiment de classe, à la
mondialisation qui désarticule les Etats-nations s'ajoute depuis
quelques décennies la montée d'une forme d'individualisme invitant
chacun à cultiver son autonomie et à affirmer sa différence. Mais les
solitudes et les angoisses qui accompagnent cette nouvelle donne font
aussi resurgir les besoins d'appartenance et les revendications
identitaires. De nouveaux réseaux de communication et de sociabilité se
développent, de nouvelles références territoriales ou religieuses
apparaissent, mettant sous tension la conception républicaine de la
nation. L'égalité réelle suppose le souci du bien commun. Mais elle ne
requiert pas l'uniformité des croyances, des moeurs et des cultures.
Respecter l'égalité des droits des citoyens impose de ne pas leur
prescrire une manière de vivre déterminée ou une conception
particulière du bonheur privé - fût-ce celle de la majorité d'entre
eux.
C'est
ainsi que la pluralité des orientations sexuelles appelle de la part de
la démocratie autant de respect que la diversité culturelle : elle est
une richesse que doivent accueillir favorablement les sociétés libres,
un des innombrables moyens par lesquels ces dernières échappent à
l'uniformité. Il y a toutefois un point sur lequel nous ne devons pas,
à mon sens, transiger : notre refus d'une communautarisation insidieuse
de la société et de l'espace public qui, en enfermant les individus
dans des identités figées et en imposant une représentation ethnicisée
de la société, perpétuerait durablement les inégalités. Loin de tout
archaïsme, notre attachement viscéral à la laïcité reste, de ce point
de vue, un combat pour l'émancipation et l'égalité.
Là
aussi, la doctrine de la gauche doit faire la part entre la fidélité à
son héritage idéologique et la prise en compte des nouvelles réalités
sociologiques. L'hospitalité que la démocratie accorde aux différences
n'est pas faite d'indifférence aux individus et aux valeurs : elle
résulte de la séparation à laquelle procède la démocratie entre le
public et le privé d'une part, le politique et le religieux d'autre
part. La démocratie ne peut donc admettre qu'au nom de leur singularité
personnelle ou de leur particularisme culturel des individus ou des
groupes remettent en question la laïcité, condition même de la
tolérance dont ils bénéficient.
Le progrès maîtrisé
Comment
achever l'esquisse d'une refondation de la gauche sans revenir sur la
notion de progrès ? Cette dernière n'est plus à la mode. Le repli sur
elle-même d'une société inquiète laisse douter du progrès social ; les
bouleversements environnementaux font voler en éclats l'illusion de
l'asservissement sans limites de la nature ; l'émergence de nouvelles
interrogations morales, liées par exemple à l'utilisation des cellules
souches ou des OGM, effraie autant qu'elle fascine. La défiance
qu'inspire l'idée de progrès se nourrit de l'opacité qui entoure les
expérimentations scientifiques comme les grands choix technologiques,
notamment en matière énergétique. Aussi est-il sans doute nécessaire de
placer ceux-ci sous un rigoureux contrôle démocratique. Mais refuser
toute dérive scientiste ne nous dispense pas de renouer avec le règne
de la raison, qui est, depuis deux siècles, la marque des
progressistes. Rejeter frénétiquement l'expérimentation scientifique,
s'abriter couardement derrière la recherche du « risque zéro », voilà
qui pave la voie d'un retour de l'obscurantisme que la vénération de la
nature tente d'habiller idéologiquement. C'est, ici encore, l'identité
même de la gauche qui est en jeu. Réel et donc rationnel : tel est le
socialisme que je veux aider à refonder.
DSK sur LCI Barbier
Dominique Strauss-Kahn est l'invité de Barbier
envoyé par fizzy31
mercredi 13 juin 2007
DSK au 19/20 France 3
DSK contre la TVA "Fillon"
envoyé par aklineuropa
jeudi 7 juin 2007
Pour une nouvelle cohérence économique et sociale, par Dominique Strauss-Kahn
Deux constats s’imposent à nous. Notre compétitivité s’érode : la France est en train de perdre la bataille économique. Notre modèle social a un coût très élevé alors même que son efficacité dans la lutte contre les inégalités paraît faiblir.
De ces deux constats indiscutables, Nicolas Sarkozy a tiré une stratégie et une diatribe : la France doit retrouver sa compétitivité en liquidant son modèle social. Il semble penser de surcroît que cette liquidation ne suscitera guère de protestations, puisque ce modèle procure moins de bénéfices que par le passé et qu’il n’est plus créateur d’espoir.
Largement enfermée dans le schéma de la relance par la demande, la gauche a refusé de prendre toute la mesure de la perte de compétitivité de l’économie française et a continué de faire comme si l’on pouvait redistribuer sans trop se préoccuper de produire. Dans le même temps, elle n’a pas suffisamment pris en compte la montée en puissance de nouvelles formes d’inégalités et a considéré que les politiques sociales traditionnelles continuaient à fonctionner de façon satisfaisante. Leur évidente incapacité à lutter contre la pauvreté et l’explosion des inégalités a été attribuée non à leur inadéquation grandissante, mais à une force de frappe insuffisante. Il ne s’agissait plus dès lors de les faire évoluer : il suffisait de les renforcer.
Que la thérapie retenue par Nicolas Sarkozy soit inappropriée ne change rien au diagnostic : entre deux constats fondés et partagés par une grande majorité de Français et une analyse doublement décalée, les électeurs ont choisi. Pour rétablir sa crédibilité, la gauche doit retrouver une cohérence économique et sociale qui permette de fonder une critique radicale du libéralisme sans se limiter à un pamphlet contre le capitalisme.
La compétitivité et l’égalité réelle
Si l’on veut
remédier à la perte de compétitivité de notre économie, il faut en
identifier les causes. Sur un marché devenu mondial, arrivent une
quantité importante de travail et une moindre quantité de capital.
Devenu relativement abondant, le travail voit son prix baisser ;
demeurant relativement rare, le capital bénéficie d’une rémunération
croissante. Pour autant, la stratégie conduisant la France à renouer
avec une compétitivité forte ne passe pas par l’abaissement du coût du
travail : quelle que soit l’amertume de la potion libérale imposée à
l’économie française, le coût du travail n’y sera jamais assez faible
pour autoriser notre pays à rivaliser en la matière avec les économies
émergentes. Il faut au contraire promouvoir le type de travail qui, à
l’échelle du monde, reste rare et peut donc être cher : le travail
suffisamment qualifié pour nourrir l’innovation.
Quant à notre
modèle social, il souffre aujourd’hui de deux faiblesses qui le rendent
peu apte à contribuer à l’égalité réelle. Les politiques sociales sont
d’abord trop réparatrices et pas assez préventives. Il ne suffit plus
de constater les inégalités créées par le marché et de chercher à les
compenser au moyen d’allocations diverses : il faut les attaquer à la
racine, là où elles se forment, dès l’enfance, au travail, dans le
tissu urbain. On ne peut plus se contenter d’aider les pauvres : il
faut construire une société qui fabrique moins de pauvres. De ce point
de vue, les politiques d’éducation et de santé sont les premières en
cause. D’où la nécessité, sur certaines parties du territoire,
d’allouer massivement du capital public à ceux qui ont peu de capital
personnel. C’est ce qui justifie de limiter à quinze élèves l’effectif
des classes dans certaines banlieues ou certaines zones rurales. C’est
ce qui fonde l’opposition à l’instauration des franchises médicales et
impose, à rebours, l’adoption d’une vigoureuse politique de prévention
en direction des enfants et des familles pauvres.
Nos politiques
sociales sont ensuite trop monétaires : elles reposent excessivement
sur le versement d’allocations et font encore assez largement l’impasse
sur l’accompagnement individuel. Le vieillissement de la population
illustre l’inadéquation de ce modèle : sujet crucial des décennies à
venir, il ne peut trouver de réponse pertinente dans la seule
redistribution monétaire. Le problème des retraites est évidemment
important ; mais l’adaptation du travail à l’âge des seniors,
l’amélioration de la santé au travail ainsi que la prise en compte de
sa pénibilité sont des questions tout aussi décisives.
Nous voyons tous aujourd’hui que les remboursements ne suffisent plus à garantir l’amélioration de l’état de santé des individus, contrairement à la mise en place de parcours de soins. Nous voyons aussi que l’augmentation de l’allocation de rentrée scolaire n’est pas véritablement un gage de la réussite à l’école, contrairement au renforcement de l’encadrement des élèves et du soutien qui peut leur être apporté.
Le social dans l’économie
Ce qu’il nous faut
finalement, ce n’est ni le social au mépris de l’économie, que la
gauche a trop tendance à pratiquer lorsqu’elle croit pouvoir développer
des politiques sociales en négligeant les conditions de leur
financement, ni le social par l’économie, que la droite persiste à
prôner parce qu’elle pense que quand l’économie va, tout va. C’est le
social dans l’économie, c'est-à-dire des politiques sociales dont la
mise en œuvre contribue à la croissance économique.
Quand on
permet aux talents qui naissent dans les banlieues d’aller à
l’université, c’est aussi l’économie dans son ensemble qui en
bénéficie. Quand on améliore la santé au travail, c’est aussi la
productivité qui s’élève. Quand on facilite le retour à l’emploi des
salariés frappés par les délocalisations, c’est aussi le tissu
industriel qui retrouve sa trame.
Si notre avenir repose sur la
valorisation du capital humain de nos concitoyens, c’est parce que la
protection contre les effets indésirables de la mondialisation passe
par une économie plus efficace. Ce qui nous protégera à l'avenir, c'est
la compétitivité, pas le repli. Il nous faut donc un Etat qui fasse de
cette entreprise de valorisation sa tâche principale, non un Etat qui
s’emploie à privilégier la rente en abaissant les droits de succession.
Une politique durable
Chacun comprend
aujourd’hui qu’il n’est de politique efficace que si elle est durable.
« Durable », cela veut dire qu’elle sera mise en œuvre longtemps et
poursuivie avec opiniâtreté, mais aussi qu’elle sera efficace et
financée à long terme - certains diraient « soutenable ». Il faut donc
intégrer à la logique du développement des contraintes – sociales,
environnementales, énergétiques - qui ont jusqu’alors été considérées
comme latérales. Une fois la politique économique définie, on
s’interrogeait sur ses conséquences sociales et environnementales pour
en corriger éventuellement les effets. A l’avenir, il ne pourra plus en
aller de la sorte. Il faut dorénavant que, dès sa conception, la
politique tienne compte des conditions de sa durabilité.
Ceci
vaut naturellement aussi pour les finances publiques. Le retour à un
taux d’endettement supportable est la condition impérative d’une
politique durable. On comprend aisément que ceci ne soit guère
compatible avec une politique à courte vue d’allègements fiscaux.
Disons-le
d’une phrase : aucune politique ne peut porter de fruits si elle n’est
pas suffisamment acceptée par la société pour durer, durer, durer
encore.
Le contrat et l’Europe
Comment le faire ? Question de méthode. Question d’espace aussi.
La méthode, c’est le contrat. Le contrat entre l’Etat et ses différents partenaires, en particulier les collectivités territoriales sur lesquelles reposeront, à l’avenir, une bonne part des politiques publiques. Mais aussi le contrat avec, et entre, les partenaires sociaux. Il faut pour cela des syndicats forts et, surtout, parfaitement légitimes. D’où l’ardente nécessité de mettre en place des mécanismes propres au renforcement de leur représentativité. D’où, aussi, l’importance d’engager de vraies négociations et de se refuser à poser constamment le pistolet de la loi sur la tempe des partenaires sociaux. D’où, enfin, l’urgence de favoriser l’émergence d’un nouvel acteur, le consommateur, qui doit être en mesure de contester la toute-puissance des entreprises.
L’espace, c’est l’Europe. L’Etat-Nation n’est plus le lieu pertinent de la lutte contre les effets indésirables de la mondialisation. De cette affirmation banale, il faut tirer toutes les conséquences : donner à l’Union européenne les moyens de financer des politiques favorables à la croissance et à l’emploi comme de piloter la recherche ; négocier les premiers éléments d’une Europe sociale ; garder l’ambition de fonder une Europe politique. Je ne vois rien de cela ni dans le protectionnisme national qui nous a été promis pendant la campagne présidentielle, ni dans le mini-traité qui nous est annoncé par Nicolas Sarkozy.
Il n’y a pas d’avenir pour la France dans une vision trop étroitement nationale ou trop étroitement économique. Il n’y a pas d’avenir pour la gauche dans une vision trop étroitement sociale ou trop étroitement étatique. Notre avenir ne peut se construire qu’à travers la mise en œuvre, dans l’espace européen, de politiques négociées permettant de répondre à l’exigence sociale et de renforcer la compétitivité. Ceci passe par une réforme radicale de nos politiques publiques qui ne peuvent plus prétendre se limiter à corriger, après coup, les méfaits du capitalisme mondialisé. Il faut accepter de « se salir les mains », d’intervenir sur le fonctionnement même du système productif. Il faut un socialisme du réel.